Témoignage : Ecole d'apprentissage des Batignolles à Sion

École d’apprentissage des Batignolles à Sion

Entretien de Yannick Goinard avec messieurs Dario Autelli et Robert Proudhon, anciens élèves de l’école des Batignolles.

A l’époque où la guerre touchait la région Nantaise, la vie devenait de plus en plus difficile. Le 23 mars 1943, des « mosquitoes » Anglais rasent les toitures des ateliers des Batignolles et larguent leurs bombes. Vingt neuf atteindront leurs objectifs, puis les avions disparaissent. Il y aura eu peu de temps entre l’alerte et l’arrivée des avions et de nombreux ouvriers qui se rendaient tranquillement aux abris furent surpris. Il y eut une centaine de blessés et plusieurs douzaines de morts. Pourtant, le désastre aurait pu être plus grand encore si, un avion volant très bas, apercevant les ouvriers, n’avaient pas décidé de larguer sa bombe au-delà de son objectif. Des attaques meurtrières de ce type allaient se reproduire le 16 septembre 1943 : là, c’est le centre ville qui est touché en pleine après-midi et le 23 septembre, deux bombardements atteignent la ville de Nantes. Suite à cette attaque, le préfet de Loire Inférieure, Édouard Bonnefoy, décide de l’évacuation d’une partie de la population de Nantes, et, particulièrement, les enfants. C’est dans ce contexte que l’école d’apprentissage des Batignolles est contrainte de quitter Nantes et de rejoindre la campagne. Leur transport se fera avec l’un des bus qui transportaient les ouvriers des Batignolles à leur prise de service et à la fin de leur journée.

 

Une soixantaine d’enfants de 15 à 18 ans allaient vivre sur l’ancien carreau de la mine de Limèle, à Sion les mines, de septembre 1943 à octobre novembre 1944. Ils réutilisaient les bâtiments de la mine. La vie y sera rustique, mais ce n’est pas une période où il fallait faire le difficile. Les bâtiments retrouveront un peu de leur vocation d’origine. En effet, les dortoirs des anciens mineurs serviront aux différentes années d’études. Les conditions de vie étaient dures. Les lits étaient constitués de trois lits superposés ; le sommier était un cadre de bois sur lequel était cloué un grillage ; le matelas était constitué d’une housse remplie de balle. Le chauffage du dortoir était assuré par un petit poêle Godin situé au centre de la pièce. Les carreaux cassés n’étaient pas toujours remplacés et les refroidissaient. Le réfectoire, lui aussi, reprendra du service ; une salle de cours, ressemblant plus aux abris de jardin que nous connaissons aujourd’hui, sera construite sur le côté du bâtiment ; un poêle Godin, situé en son centre, servait de chauffage mais la température de cette pièce avait beaucoup de mal à monter. Cette formation d’apprentis comprend plusieurs spécialités : certains sont destinés à devenir tourneurs sur métaux, d’autres ajusteurs et enfin d’autres chaudronniers. Mais dans ces formations, une grande partie du temps est consacrée à la pratique, et là, les anciens ateliers de la mine vont aussi être réutilisés : la centrale devient l’atelier des tourneurs et des ajusteurs alors que l’atelier sert aux chaudronniers.

Ce centre de formation a gardé son organisation Nantaise:

Un responsable et professeur de Dessin industriel et technologie : M. Meneu, Ingénieur

5 moniteurs d’atelier :

Messieurs Andronneau, Lesquellec et Oliveau - chaudronnerie

M. Priou - tour

M. Dugué - ajustage

Une personne chargée de la formation sur la législation : M. Crépeau

Un professeur de dessin : M. Gouin

L’organisation de la formation était la même que celle qu’elle aurait eu, si le groupe était resté aux Batignolles, même les horaires avaient été conservés.

En plus de la formation, il sera nécessaire d’assurer l’intendance. Il y aura donc une organisation parallèle pour l’approvisionnement, la restauration de ce groupe et le fonctionnement.

La responsabilité de la cuisine sera confiée à M. Dugué qui sera aidé par un autre moniteur à tour de rôle et par des élèves désignés de la même façon.

M. Chupin, quant à lui, assurera les fonctions d’économe et sera chargé de l’approvisionnement en nourriture ce qui, dans la période concernée, n’était pas une mince tâche. M Delaveau était magasinier denrées.

L’approvisionnement du centre ne posait pas de problème. Deux ou trois cochons étaient engraissés avec les restes de la cuisine ce qui permettait de faire de la charcuterie avec l’aide des voisins. Le boucher de Sion nous donnait aussi de la viande sans ticket. L’approvisionnement était facilité par les bonnes relations entretenues avec les fermiers locaux et l’entraide apportée par les enfants du groupe lors des récoltes des pommes de terre, du foin, des battages, du ramassage de pommes et la fabrication du cidre. Le pain, lui, était pris chez le boulanger et, pour cela, quelques élèves se rendaient à Sion et le ramenait dans la charrette de menuisier. L’approvisionnement en eau était une difficulté : il était en effet nécessaire de descendre par un petit chemin jusqu’au village de Limèle pour chercher de l’eau au puits et ensuite de remonter avec les deux seaux qui contenaient au moins vingt litres. Vu le nombre de personnes, cette corvée d’eau revenait fréquemment. Les volontaires pour l’accomplir n’étaient pas nombreux.

La vie du petit groupe ne pouvait se faire sans quelques distractions. Le soir, après la fin de la formation, les élèves avaient quartier libre, mais avoir quartier libre à Limèle en 1943, n’a pas tout à fait le même sens qu’aujourd’hui : les distractions à l’époque étaient limitées. Aussi afin d’occuper cette petite troupe, M Meneu, passionné de sport et, entre autre, de football, avait organisé, avec les différents moniteurs, une intense pratique du sport. Ainsi, il était possible de pratiquer le football, le rugby, du basket, du volley, du tennis et même la boxe.

Le groupe réalisait aussi des histoires et des pièces de théâtre qui étaient jouées devant les gens du village.

Le dimanche, le groupe avait quartier libre. Les plus âgés s’étaient liés avec quelques personnes de sexe opposé et se rendaient dans les bals organisés dans les villages. Les plus jeunes visitaient le pays. Ainsi ils allaient en forêt de Teillay voir « La Tombe à la Fille » ou faire la cueillette de champignons, se baigner au pont du moulin du château, ou encore jusqu’à la Hunaudière.

Bien des aventures arrivèrent à ce groupe : certaines d’ailleurs sont demeurées des énigmes. Ainsi, un jour, un groupe de quelques enfants décident de laver les dents d’un des cochons, celui-ci n’apprécie que moyennement cette pratique et lors de mouvements non contrôlés, avale la brosse à dent. Le lendemain matin, tout le monde découvre un cochon mort brutalement pendant la nuit. La cause de sa mort étant inconnue, il ne paraissait pas malade la veille, il fut décidé de ne pas le manger. Les auteurs de cet acte évidemment ne se manifestèrent pas.

Un autre jour, une bataille avec les betteraves du fermier voisin se déroula. Les élèves eurent beau essayer de faire croire aux moniteurs que c’étaient des sangliers qui, pendant la nuit, avaient fait ce carnage ; rien n’y fit et tout le monde fut consigné. Seuls ceux qui allaient à la messe eurent une autorisation exceptionnelle pour cette période.

Une autre fois, ce fut une bataille de pommes qui se déroula. Evidemment quelques carreaux du dortoir furent sacrifiés. Les moniteurs décidèrent de ne pas les faire remplacer en représailles.

Yannick Goinard, à La Hunaudière en Sion les Mines, le 17 mai 2010