Témoignage : les tisserands dans notre région

La culture du lin et les tisserands dans notre région.

Témoignages de M. C, de Mme G. et Mme F, de Pierre, Camille et André.

Le lin est cultivé dans toutes les fermes de la région.

Il est semé en mars en même temps que le plan de choux. Il est arraché fin juin. Il est secoué et lié par petites bottes qui sont mises à sécher. Une fois sec on le « groge » sur le banc du cellier ou du cochon : la « grogeoire », sorte de peigne, est fixée sur ce banc. Deux personnes qui se font face passent les tiges entre les dents pour arracher les graines qui seront transformées en huile ou écrasées dans le moulin à café. La poudre obtenue servira à faire des cataplasmes pour soigner les bronchites et des pansements pour traiter les mammites. Les tiges sont portées dans la rivière pour rouir pendant trois semaines : les bottes sont placées en rond puis lestées de palis, grosses pierres de schiste. Sorties de l'eau, les bottes sont mises à sécher sur l'herbe puis engrangées jusqu'à l'hiver. Dans l'eau, la partie verte de l’écorce a pourri.

Durant l'hiver la filasse est récoltée. Ces tiges réunies en bottes sont mises debout dans le four après la cuisson du pain pour les sécher. Le lendemain elles sont étendues sur la route. Le rouleau attelé au cheval commence à attendrir ces tiges. Elles sont ensuite passées dans la broie : ce grand couteau tout en bois, construit généralement sur place, avec des pieds de un mètre de haut, permet de ne pas travailler le dos courbé. Le couteau brise ces tiges et les transforme en fin filaments de filasse dont on formera des ballots. Ses travaux sont généralement effectués en famille ou avec les voisins et sont l'occasion de jeux ou de farces dont les plus jeunes font souvent les frais comme mettre de la paille dans le cou ce qui va occasionner des démangeaisons pendant plusieurs jours. Camille à des souvenirs cuisants d’une séance de broyage lorsqu’il avait quatorze ans.

Ces ballots de filasse sont acheminés chez M. C., alors tisserand, qui va les faire transporter par M. Pallièrne jusqu'à Cholet dans une filature. Ce « commissionnaire » rapporte ensuite des écheveaux au tisserand. Ces fils sont irréguliers et devront être lavés avant utilisation.

M. C. est ancien tisserand à Lusanger puis à Saint-Vincent des Landes. Il est né en 1920 et a exercé ce metier de 1940 à 1970. Son père l’était déjà comme son grand-père.

Après six ans comme ouvrier agricole, M. C. remplace son père en 1940 et ne part pas à la guerre. Il dit que cette période était difficile, mais il a peu de souvenirs. Il travaille sur le métier manuel en bois de son père.

En 1945, il a été aidé de son frère qui est démobilisé. Le métier manuel est alors remplacé par deux métiers mécaniques. C'est l'une des dernières entreprises de tissage de la région : elle rayonne dans un circuit d'environ quarante km. Son frère n'est pas resté longtemps et M. C. poursuit seul le tissage. Il tisse des tissus composés de fil de lin et de coton sur commande. Les fils de coton arrivent par le train en gare de Saint-Vincent des Landes ou de Lusanger en provenance des filatures du nord de la France.

Avec ces fils de coton et de lin, M. C. va tisser des pièces de tissu de 1 m à 1,20 m de large : il monte la trame en coton et tisse en lin. Il fabrique une toile épaisse pour les draps et une plus fine à rayures rouges pour les chemises.

C'est lui-même qui livre à vélo, le dimanche, les tissus commandés jusqu’en 1948. Puis il achète un vélo-moteur qui lui servira deux ans. Vers 1950, il complète son activité de tissage, alors en régression et se lance dans le commerce de vêtements et de draps industriels. En utilisant un camion Citroën, il vend aussi des tissus, de la mercerie dans la campagne pendant que sa femme ouvre une boutique de confection et mercerie au bourg de Saint-Vincent des Landes. Il continue à tisser jusqu’en 1970 et devra cesser par manque de fils. Il sera commerçant jusqu’à sa retraite.

Il dit qu’il préférait tisser plutôt que vendre sur la campagne. A la question, que sont devenus ses métiers à tisser ? Il pense que le métier en bois a dû être brûlé, quant aux métiers mécaniques, ils sont partis à la ferraille.

André se souvient, enfant, voir M. C. arriver dans son village avec son camion Citroën. Il cornait puis ouvrait le volet latéral. Les femmes arrivaient, touchaient, soupesaient. Elles ne se décidaient pas toujours et lorsque M. C. sentait que l’une d’elle avait besoin d’un temps de réflexion, il repassait quelques jours après et, généralement, il réalisait la vente. M. C. causait peu, mais il était un bon observateur.

Alors qu’il s’excuse en début de rencontre de ne plus avoir de mémoire et d’être fatigué, son sourire à la fin témoigne de son plaisir à avoir parlé de son métier.

Mme. G. de Jans et Mme F. de Marsac sur Don évoquent des souvenirs d’enfance.

Le grand père de Mme. G. vivait à Jans dans une maison de deux pièces : une pièce de vie et l’autre consacrée au métier à tisser. Elle se souvient de cette grande salle au sol en terre battue, pleine de ficelles qui pendaient du plafond. Son grand père a appris le métier à l’âge de 35 ans suite à un grave accident de travail comme ouvrier agricole : il a eu la jambe coupée et marchait avec un pilon. Il a cessé de tisser vers 1950 après le décès de sa femme. Déjà malade, lui-même est décédé 4ans après La petite fille se souvient de le voir préparer la filasse de lin : couper les tiges, les mettre à tremper dans la rivière pour les rouir, les mettre à sécher puis le « broyer ». Sa grand mère élevait des lapins angoras et vendait le poil aux marchands de peaux de lapins de la région. Son arrière petit fils a retrouvé, il y a peu, des écheveaux de fil de lin dans un grenier familial et nous a ainsi permis de réaliser des photos.

Le grand-père de Mme F., M. Jean-Marie B. a toujours été tisserand au bourg de Marsac sur Don. Il était aussi coiffeur le soir. Sa femme était couturière. Il est décédé en 1929 alors que sa petite fille avait 3ans. Elle se souvient du hangar où il tissait. Nous avons le tissu qu’il fabriquait : une grosse toile marron qui aura besoin d’être lavée de nombreuses fois avant de blanchir.

Le métier de tisserand ne s’est pas perpétué dans cette famille ; par contre le métier de coiffeur s’est transmis à quatre générations sur Marsac sur Don à sa suite.

Nous remercions toutes ces personnes rencontrées en 2007 et 2008 pour leurs témoignages.

A La Hunaudière, sur Sion les Mines, le 17 avril 2010 Marinette Urvoy